15 mai 2015

Darvaza, les portes de l'enfer

Un touriste devant le cratère de Darvaza

Le cratère de Darvaza est l'œuvre de géologues soviétiques. En 1971, pour réduire le risque d'intoxication du village voisin suite à l'effondrement d'une galerie minière, ils ont mis le feu à la fuite de gaz. Et depuis ça brûle sans discontinuer.

Turkmen Bozkurt : "Derweze", album Garagum

Darvaza au crépuscule

Le site est impressionnant de nuit. L'éclairage au gaz produit un cône rougeoyant au-dessus du cratère, des papillons de nuit viennent s'y suicider, et les courants d'air chaud nous obligent parfois à reculer de quelques mètres.

La nuit au cratère de Darvaza

Pour les photos, c'est bien aussi d'y être aux heures de coucher et lever du soleil. Vous pouvez trouver ces horaires en fonction de la date dans toutes les régions du monde sur quelques sites spécialisés, dont 2 indiqués ici : "Décalages horaires".

Darvaza à l'aube

Le cratère est à environ 4 km à l'est de la route à vol d'oiseau. Quand je suis arrivée sur le bord ouest du cratère, mon GPS indiquait latitude 40.25273 Nord, longitude 58.43870 Est.

Zone du cratère de Darvaza La majorité des touristes y accèdent par une piste qui part au NNE entre 2 intersections plus visibles : le bout de route qui part à l'est vers le gaz kombinat, et la piste qui part à l'ouest vers la halte ferroviaire. Ca se situe un tout petit peu au nord de la borne 259 quand on roule dans le sens Ashkabad - Konye Urgentch. Attention, il y a des tronçons ensablés, seuls passent les 4x4 et les motos turkmènes. Et il y a plusieurs pistes voisines qui ne vont pas toutes au cratère.

Edik devant sa tchaïkhana à Darvaza. Avec Matthieu et Renaud, on a préféré couper à pied depuis la 1ère tchaïkhana (un peu moins de 1 km au nord du pont où la route passe par-dessus la voie ferrée), direction ENE indiquée par Edik. Mes acolytes avaient un bon navigateur GPS + fond de carte IGN sur leur smartphone, c'était assez facile de se repérer. Plus facile qu'avec la carte topo soviétique, car le site a changé depuis. Le village abandonné est maintenant quasi invisible sur le terrain, il y a un nouveau pont routier sur la voie ferrée entre l'ex village et les 3 tchaïkhanas, et il y a plus de pistes (pas très carrossables mais bien visibles) que sur cette carte.

Pour nous, le seul obstacle était un énorme remblai sur lequel est juchée la voie ferrée après sa bifurcation NNE vers Dashoguz. Pour aller de la tchaïkhana au cratère de Darvaza, on traverse la voie ferrée Ashkabad - Dashoguz Il faut contourner ce talus par le nord ou le sud, et se recaler ensuite sur la trajectoire directe. Au retour, c'est facile, une boussole suffit. On ne peut pas rater la route, et la première tchaïkhana est très proche du niveau où la voie ferrée fait un virage.

Le bivouac à la belle étoile serait tentant mais mieux vaut être sous tente. Les abords du cratère sont fréquentés par de nombreuses petites bêtes : scarabées, bousiers, araignées (on en a vu une grosse comme ma main), un genre de puce des sables, et peut-être quelques scorpions.

Sur le site un tour-operator a installé quelques tentes pour les groupes organisés, il peut rester des places libres.

Karakum. Mini-dunes au soleil levant

Ashkabad - Darvaza - Konye Urgentch

Reste 4 jours et 560 km, avec une "contrainte" librement choisie : être à mi-chemin, au cratère de Darvaza, à un coucher + lever de soleil. A vélo, avec un chargement alourdi par 8 litres d'eau (en plus des 2 litres habituels), c'est difficile si jamais il y a du vent de face. J'ai préfèré réserver un taxi qui me récupérera à Darvaza, et que je partagerai avec Matthieu et Renaud, 2 frères qui font route sac au dos vers le Kyrgyzstan.

Ashkabad - Konye Urgentch. Bivouac au km 200

Je n'avais donc que la moitié facile du trajet à faire à vélo, mais elle m'aura quand même bien fait transpirer. Je n'ai pourtant pas trop à me plaindre de la météo : pas de vent fort, et il soufflait la plupart du temps de côté ; ciel couvert 2 après-midi sur 3 donc mon thermomètre n'a dépassé 40°C que le 3e jour.

Je n'ai pas regretté d'avoir emporté un bon petit baladeur mp3 + un stock de musiques variées, parce que le paysage était assez monotone.

Palwan Halmyradow : "Türkmen gözeli"

En route, les distractions étaient limitées :

  • 2 ou 3 trains de fret par jour sur la voie ferrée qu'on longe sur environ 260 km. Ce qui est bien, c'est que tant que la route longe la voie ferrée, il y a des maisonnettes de garde-barrières, et on peut s'y ravitailler en eau (environ tous les 40 à 60 km, aux départs des pistes transverses)

Train de fret entre Ashkabad et Darvaza

  • 3 camions et 2 voitures se sont arrêtés, le conducteur me proposait de l'eau ou un thé, et un d'entre eux m'a même invité à monter à bord jusque chez eux à Dashoguz. Mais je tenais à m'arrêter à Darvaza, et hélas mon visa de transit ne me laissera pas le temps de faire ensuite un détour à Dashoguz : c'est justement pour éviter qu'on sympathise avec des Turkmènes que leur gouvernement nous donne des visas de courte durée.

Projet de passage à 2 fois 2 voie, ou création d'une piste mixte vélos + dromadaires ?

  • quelques dromadaires qui déambulent sur la route, indifférents aux voitures mais qui avaient peur d'une inoffensive cycliste : j'ai fait la course avec un mini-troupeau de 5 dromadaires pendant 30 km...

Dromadaire qui faisait la course avec un camion, et qui a perdu...

  • de temps en temps un arbuste moins rabougri pour pique-niquer à l'ombre (emplacements pour 1 personne assise en tailleur).

Coin pique-nique 1 place

  • les villages de Bakhordak (km 95) et Yerbent (km 165), dotés chacun d'un magazin pas trop mal achalandé en produits alimentaires et boissons fraîches.

Yerbent

  • les 3 tchaïkhanas de Darvaza, village abandonné dont il ne reste qu'une usine alimentant un gazoduc, 3-4 maisons et une halte ferroviaire. Edik, le patron de la 1ère tchaïkhana, est très gentil et m'a demandé de vous passer le bonjour.
  • enfin, détail remarquable, au premier poste de police, un flic m'a offert un bol de café au lait avant de contrôler mon identité, puis s'est inquiété de savoir si j'avais assez d'eau avant de me laisser repartir. Comme quoi le vélo adoucit les mœurs même des policiers turkmènes... Ceci dit, j'ai eu la nette impression que j'étais pistée au Turkménistan : à 2 postes de contrôle sur 3, les policiers ont téléphoné pour rendre compte de mon passage sans même avoir besoin de regarder mon passeport.

Karakum : un gros lézard le long de ma route

Quant à la moitié que j'ai parcourue en taxi, pas très différent sauf que les points d'eau étaient effectivement très rares jusqu'au km 400 environ (une mare vaseuse, une citerne près d'un baraquement de chantier, et une yourte de nomades en 240 km), et la route de Konye Urgentch est complètement pourrie sur les 130 derniers km. On ne peut plus appeler ça une route. C'est assez sidérant pour un pays peu peuplé et grand exportateur de gaz, qui s'offre des dizaines de palais en marbre somptueux dans sa capitale. Surtout que le tronçon pourri est justement celui qui n'est pas désertique : c'est le début du Khorezm.

Descente sur Ashkabad

La frontière Iran / Turkménistan sépare 2 mondes très différents. C'était une des frontières entre les sphères d'influence des ex-empires britannique et russe.

Türkmen milli tansymyz : "Küşt depdi" (chœur et danse traditionnelle turkmène)

Côté iranien, population aryenne, langue indo-européenne, alphabet dérivé de l'arabe, riz léger qui ne colle pas, thé noir, moutons comme chez nous, WC propres avec douchette, et accueil chaleureux et prévenant. Côté turkmène, population mongoloïde, langue turcophone, alphabets cyrillique et latin (selon l'âge des panneaux ou du rédacteur, car une récente réforme a introduit l'alphabet latin à la place du cyrillique), riz pilaf plutôt gras, thé vert, moutons à fesses proéminentes, WC parfois réduits à un trou dans le sol, et accueil glacial.

Douane et taxi obligatoire pas gratuit

Alors que les garde-frontière iraniens nous remercient de notre visite et s'inquiétent surtout de savoir si on a bien aimé l'Iran, on sent vite qu'on n'est pas vraiment bienvenus au Turkménistan. 5 contrôles de passeports en 30 mètres, agents aimables comme des portes de prison, et tout ça pour découvrir qu'un oukaze interdit de faire à vélo la descente sur Ashkabad car c'est une "zone militaire".

Zone frontalière interdite aux vélos...

Avec Luis, cyclo-voyageur péruvien arrivé juste devant moi, nous boudons le taxi obligatoire payant et trouvons refuge dans le camping-car nantais d'une famille marseillaise fort sympathique (voir leur blog intitulé untouracinq). Pas le bon plan de la semaine : on s'est retrouvés coincés dans le camping-car jusqu'au contrôle des camions aux rayon X, soit un détour de 45 km escortés par un militaire, plus une attente un peu longuette pour cause de jour férié (les pays d'ex-URSS commémorent la fin de la 2e guerre mondiale le 9 mai).

Trajet avec escorte vers le poste de contrôle des camions

Bref, on s'est pointés à la frontière à 8 h mais il est déjà 15h30 quand nous entrons enfin, ébahis, dans Ashkabad (à 55 km et 1300m plus bas).

Ashkabad. Avenue vide pleine de vigiles.

Hymne national turkmène

Ashkabad, centre ville, quartier du palais présidentiel

Luis décide de partir rapidement, il est prêt physiquement et mentalement à traverser tout le long à vélo si nécessaire. La famille Girard et moi, nous partons explorer un peu le centre-ville à la recherche respectivement de gas-oil ou d'une banque avec distributeur de billets.

Les faubourgs ressemblent à n'importe quelle ville d'Asie centrale ex soviétique, à part que les voies express sont plus surdimensionnées, et bordées de lampadaires design impeccablement propres. Mais le centre est juste hallucinant.

Ashkabad. Banque nationale turkmène

Le vaste quartier où se trouve le palais du Respecté Président et toute une tripotée de ministères et autres administrations est surréaliste. On voit une quantité de grands et somptueux immeubles en marbre blanc, construits majoritairement par Bouygues, le long d'avenues très larges et apparemment vides.

Mais en fait pas tout-à-fait vides : on y trouve en moyenne un policier en "uniforme civil" (pantalon noir, cravate, chemise blanche, talkie-walkie à la main) tous les 50 m, de chaque côté de la rue, plus des policiers en uniforme classique devant chaque bâtiment officiel, plus des policiers chargés de la circulation, ou plutôt, d'empêcher la circulation sur les avenues réservées aux véhicules officiels.

Ashkabad, centre-ville. Astiquage du mobilier urbain.

Les seuls êtres humains non policiers peuplant ces rues sont les nombreux employés chargés de l'entretien : balayage des trottoirs, balayage des rues, découpage des brins d'herbe qui dépassent dans les pelouses, astiquage des barrières, des réverbères, et des abribus vides, polissage des monuments. Le tout à la main. Et comme il y a nettement plus de préposés au nettoyage que de passants susceptibles de salir les rues, Une équipe de balayage d'avenues au centre d'Ashkabad le centre-ville est tellement propre qu'on croirait être dans une maquette géante, ou sur une nouvelle planète où la poussière n'existerait pas encore.

Une nana d'un commando-balayage m'a abordée en russe, en passant dans un carrefour pendant que j'attendais le feu vert : son job n'est pas bien payé, mais elle ne trouvait pas d'emploi dans sa ville natale Dashoguz (environ 500 km au nord), alors elle est venue astiquer la capitale.

On n'a le droit de photographier ni les bâtiments du gouvernement, ni les policiers. Et des policiers, il y en a partout, comme sur cette photo, dans le coin en bas à gauche :

Une photo dont l'original a été supprimé sur ordre du vigile

Alors on essaie, soit en poussant le zoom au maximum, soit au contraire en grand-angle ou avec le smartphone en déclenchant sans viser, soit en dupliquant très vite les photos dans un autre coin de carte mémoire avant que le policier le plus proche inspecte les dernières photos pour nous faire effacer ce qui ne lui plait pas.

Ashkabad. 2 étudiantes en uniforme Juste avant la nuit, je me suis éloignée un peu en direction d'une avenue où il y avait de vrais gens sur les trottoirs. Deux étudiantes en uniforme (la couleur varie selon les établissements) m' ont indiqué un restaurant. Il y avait de délicieuses aubergines, de la bière turque, la télé russe et un groupe de femmes qui dansaient, et qu'il ne fallait pas photographier (voir photo suivante). Y avait aussi du wifi mais pas question de donner le code d'accès aux clients étrangers de passage... Féte dans un restau d'Ashkabad

Aprés tout ça, je vais rejoindre le camping-car untouracinq pour la nuit sur le parking de l'hôtel 5* Oguzkent, gratis (je squatte dans leur camping-car, les hôtels acceptant les étrangers sont chers à Ashkabad).

Ashkabad by night

14 mai 2015

Lettre du Sovietistan

Pas le temps de profiter longuement du wifi de mon hôtel à Nukus, je repars en excursion avec 2 touristes russes et un espagnol, en taxi partagé, pour voir le cimetière de bateaux de la mer d'Aral.

Je suis sortie du Turkménistan dans les temps.

Yerbent. Centre du village à l'heure de sortie de l'école.

Je ferai prochainement 2 mises à jour, une avec quelques photos qui ont échappé à l'effacement par la Police turkmène, et une avec des infos pratiques pour les quelques égarés qui se préparent à transiter par la route Ashkabad - Konye Urgentch.

En attendant, pour vous faire patienter, une petite lettre du Sovietistan dont diverses variantes traînent dans la littérature specialisée. Et un peu de musique turkmène (si ça ne marche pas ci-dessous, essayez de lire le fichier en annexe au bas de cet article).

Nury Hudaygulyev (?) : "Ayly aghsam"

Ponçage et nettoyage manuel d'un monument d'Ashkabad, devant une pub Kärcher...

A l'aéroport Charles de Gaulle, deux techniciens de Bouygues discutent. L'un part s'établir au Turkménistan, et son meilleur ami est venu l'accompagner. En attendant le départ de l'avion, celui qui s'en va tente de convaincre son copain de venir le rejoindre. Mais son ami, hésitant, lui dit :

Yerbent centre-ville — Écris-moi, dis-moi comment c'est. Si c'est bien, je viens te rejoindre. Mais, ajoute-t-il après un instant de réflexion, on va convenir d'un code. Suppose que tu ne puisses pas m'écrire librement, eh bien, tu m'écris à l'encre rouge, comme ça je me méfierai.

Trois mois plus tard, il reçoit une lettre d'Ashkabad. C'est une lettre de son ami, écrite à l'encre bleue. Il y décrit le Turkménistan en termes paradisiaques: Bouygues construit ici une multitude de bâtiments magnifiques avec les plus beaux marbres, ça rapporte un fric fou, les conditions de travail sont bonnes, et on peut faire tout ce qu'on veut pendant ses loisirs. Enthousiasmé, il est prêt à faire ses valises, mais son attention est attirée par un post-scriptum en bas de page :

— PS : iI n'y a qu'une chose qui manque à mon bonheur, de l'encre rouge.

Signalisation routière typique en ex URSS, habituellement plutôt en région de montagne...

9 mai 2015

Course contre la montre

Premiers moutons d'Asie Centrale, reconnaissables à leurs fesses proéminentes, dans la chaîne du Kopet Dag Pour une fois, je triche un peu : j'utilise la fonction du serveur hébergeant ce blog pour publier à une date et heure programmées à l'avance, parce que je n'aurai guère le loisir de surfer sur le net au Turkmenistan. J'ai donc préparé cette page depuis le cafe-net ouvert le vendredi matin à Quchan, ma dernière étape avant le poste frontière de Bajgiran.


Alty & Kuba : "Sayadyn"

Quand cette page paraitra, je serai très probablement à Ashkabad. Je circulerai tête nue et sans manto. Mon programme : retirer des manats (ou au pire échanger une poignée d'euros contre des manats), chercher si je peux réserver un taxi Darvaza - Konye Urgentch le 13 mai, boire une petite bière (une vraie, avec alcool), manger, prendre des photos des grandioses immeubles en marbre blanc, et faire le plein d'eau avant de m'élancer vers le désert du Karakum avec un vélo chargé à bloc, vu que je m'attends à voir seulement 3 points habités, avec eau potable donc, en 260 km. Ensuite, taxi ou camion-stop, car d'après ma carte et quelques infos glanées sur un forum, aucun ravitaillement possible sur les 200 km suivants...

Traces de lézard dans le Karakum